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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 16:35
De l'âge de l'interterritorialité au temps de l'ingénierie d'interface

L’enjeu semble aujourd'hui de concevoir à partir des interterritorialités, une interface productive des opérateurs, des décideurs et des citoyens dans le champ de la construction des projets de développement. Or, la question se pose de savoir comment configurer une telle interface sans ajouter une norme supplémentaire à l’édifice déjà élevé de la verticalité territoriale, sans installer une instance dépossédée de toute forme de pouvoir de conception et d’action sur l’interterritorialité et sans remettre à plat l’ensemble du mille-feuille territorial qui s’impose actuellement à la faveur des nouvelles dispositions légales. Mais au-delà de cette dimension normative, prescriptive, de répartition, de coopération, le défi qui est celui des différents acteurs du développement territorial est certainement celui de l’élaboration d’une culture partagée qui prend appui sur une visée interterritoriale commune.

L’interface comme sujet spécifique d’ingénierie

L'ingénierie désigne ici l'ensemble des fonctions qui mènent de la conception et des études, de la contractualisation et du conventionnement, à la construction et à la mise en service d'un projet de développement. Au-delà de l’objet d’interface qui recouvre une dimension de connexion spatiale et/ou temporelle, l’interface des acteurs désigne la coopération des ressources humaines permettant de relier diverses orientations, fonctions et productions dans le but de mener à bien un projet commun. Le surgissement de l’individu est de nature à distordre les identifications, les existences et les interprétations territoriales communément admises. « Si l’individu prend le pas sur le groupe, alors la multi-territorialité de chacun devient plus organisatrice de société que le pavage des territoires. Ce que l’individualisation a définitivement contesté, c’est le rapport d’exclusivité qu’un groupe entretenait avec un territoire. » (Martin Vanier, 2008). Contrairement à « l’intercesseur » qui est un intercesseur auprès d’une personne ou d’un groupe, pour un donneur d’ordre ou un groupe, en faveur d’un donneur d’ordre ou d’un groupe, nous verrons que « l’ingénieur d’interface » intervient, à l’âge de l’interterritorialité et de l’intertemporalité, en fonction d’une culture partagée, d’une « identité d’intérêt », d’un intérêt général et d’un projet nécessaire.

N’étant plus séparés comme le sont les intercesseurs dans l’âge des territorialités, par la conscience de leur position particulière et de leurs intérêts contradictoires, les « ingénieurs d’interface » pourraient donc atteindre un accord unanime et coproduire des opérations communes dans le cadre de la conception et de la réalisation d’un projet interterritorial. Encore faudrait-il que ces acteurs puissent être couverts d’un voile d’ignorance concernant la réalité des intérêts territorialisés, segmentés et sur lesquels sont assis des autorités exécutives locales et territoriales. Or, la dimension de la concurrence libre et non faussée n’exclue aucunement la compétition que se livrent entre eux les acteurs du développement territorial qui recherchent à promouvoir un pouvoir adossé à un territoire donné. L’enjeu semble dès lors de considérer les modalités possibles et souhaitables qui permettent de concilier l’émulation des acteurs du développement territorial avec la performance territoriale.

Dans un contexte de questionnement global sur le millefeuille institutionnel, de reconsidération des territoires de projet, de réforme de la répartition des compétences des collectivités territoriales et de refonte de la gouvernance démocratique, la question de la coordination, de la coopération et de la délibération des différents décideurs, opérateurs et citoyens est aujourd’hui particulièrement prégnante dans le champ de la conduite de projets de développement. C’est la reconfiguration des territoires de projet, des périmètres et des compétences institutionnels, de la nature démocratique et de la temporalité politique qui situe désormais la question de « l’ingénierie d’interface » au cœur des enjeux et des défis des projets de développement.

Il semble intéressant d'interroger l’évolution de nature et de vocation de « l’ingénierie d’interface » dans un contexte où les territorialités sont redimensionnées, les compétences sont renouvelées et où les modalités de délibération sont reconfigurées. (...)

Les nouvelles dynamiques de la mobilité engagent une dilution des territorialités qui appelle une nouvelle interprétation de ces mêmes territorialités, une reconfiguration des périmètres des territoires de projet, de leurs correspondances et de leurs coopérations.

C’est dans ce contexte que la nature même du territoire en tant qu’entité sur-sollicitée et surreprésentée est aujourd’hui en question. A la fois source de légitimité, espace de délimitation de l’action publique et assise de l’exercice des compétences, « l’hyper-territorialisation » des enjeux liés à l’aménagement du territoire conduit à une superposition renforcée des territoires, plus qu’à la promotion de leur interaction, que les dernières dispositions législatives ne modèrent en rien.

Il est à noter que ce sur-régime territorial produit une démultiplication d’interventions, de représentations et de normes prescriptives qui est de nature à épaissir les conditions de la conduite de projet de développement, à produire une distorsion au cœur même de la conscience d’appartenance à un projet interterritorial de développement et à rallonger les délais de leur exécution. En outre, cette véritable sédimentation est de nature à susciter la confusion, à disperser les sources de légitimité et à contribuer à la distanciation qui existe entre les citoyens et les politiques.

Cette véritable mutation de l’interaction territoriale questionne la nature des moyens d’interaction des différents acteurs qui conduisent les projets de développement.

Les moyens de coordination, de coopération et de co-construction des différents acteurs que sont les décideurs, les opérateurs et les citoyens, sont en mutation sans toutefois correspondre aux exigences du temps de l’interterritorialité, de l’intertemporalité et de l’interface.

Une « culture de l’identitarisation » des légitimités, une « culture de la délimitation » des territorialités et « une culture de la sanctuarisation » des compétences persévère dans notre pays. Force est de constater que la décentralisation conserve en l’Etat son centre organisateur, l’autonomisation des acteurs institutionnels demeure régie par des croisements tracés de compétences obligatoires, le dépassement des périmètres d’action des collectivités locales et territoriales reste assis sur des pseudos souverainetés visiblement indépassables. La nature et le sens même de la décentralisation nous questionnent dans la mesure où celle-ci repose sur une ambiguïté d’origine et de condition : l’Etat décentralise des compétences qui lui furent jusque-là dévolues mais demeure l’autorité centrale organisatrice qui assure le contrôle de légalité.

Dès lors, on peut penser que les collectivités territoriales sont régies, à l’endroit de l’Etat, par un rapport très largement imprégné d’une « autonomie-dépendance », entre libre administration et contrôle de légalité. Et c’est précisément de cette ambiguïté que les acteurs sortent toujours aux dépens des projets de territoire qui par nature les dépassent.

Ce qui se joue devant la démultiplication des acteurs qui conduisent des projets de développement, c’est la mise en commun afin de construire une efficacité collective qui commande la mise en place d’une autorité politique organisatrice. L’âge de la décentralisation a structuré un régime territorial qui apparaît très largement dans sa dimension de cloisonnement des légitimités, des politiques et des territoires et ce au détriment de la visée interterritoriale et d’une pertinence du portage des projets de développement supra-territoriaux. Le temps de la conquête d’une culture partagée et de l’unité des stratèges semble, dès lors, une nécessité.

Les interactions territoriales actuellement en mutation, la considération des moyens déployés par les acteurs du changement dans les territoires et l’évolution de la nature même de la prise de décision, dans ce qui relève de sa légitimité, de sa portée et de son efficacité, appelle une réflexion sur cette compétence spécifique et adaptée à une situation qui implique la conduite du changement : l’ « ingénierie d’interface. »

Afin de dépasser la culture de la délimitation territoriale, de la sanctuarisation des légitimités concurrentielles, de l’étanchéité des souverainetés, il apparaît qu’une ingénierie des acteurs territoriaux est nécessaire.

L’entreprise de la conduite du changement territorial exige la définition, la promotion de nouveaux métiers qui sont ceux de la valorisation des acteurs eux-mêmes, des initiatives, des innovations, des atouts interterritoriaux. Il ne s’agit plus d’intercéder en faveur d’une légitimité assise sur un territoire parcellaire mais d’intercéder en faveur d’un projet de développement interterritorial.

(...)

Tout l’enjeu semble aujourd’hui de combiner les savoir-faire et l’ingénierie de « l’inter » sur un plan qui n’est plus celui d’une verticalité décentralisée mais celui d’une horizontalité interterritoriale. Cette perspective appelle l’élaboration d’une culture partagée dans le développement territorial, la construction de canaux de communication spécifiques et adaptés entre les acteurs et la définition d’une politisation des enjeux à l’échelle interterritoriale, c’est-à-dire à l’échelle des territoires de projets lorsque l’on considère la plupart des territorialités actuelles.

Si l’élaboration d’une culture partagée entre les différents acteurs du développement territorial implique que l’hétérogénéité des responsabilités respectives soit combinée avec une visée interterritoriale commune qui par nature est un dépassement de la position respective de chacun et une faculté à concevoir un projet global de territoire, elle induit également la distinction entre le politique et l’administratif.

(...)

L’ingénierie d’interface n’est rien d’autre que l’élaboration d’une culture partagée en développement interterritorial selon un axe qui est celui de la volonté de transformation et de service au bénéfice du développement durable des espaces géographiques que les citoyens habitent.

Il apparait que l’ingénierie d’interface dont l’élaboration d’une culture partagée en interterritorialité est constitutive, est condamnée à demeurer, afin d’éviter de se transformer elle-même en une souveraineté territoriale de plus, une stratégie de l’ « inter. ».

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Published by Samuel CEBE
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