Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
20 juin 2018 3 20 /06 /juin /2018 06:57

 

Dire qu’un peuple peut être libre à partir du moment où il est « forcé à l’être » signifie que, pour exister, sa liberté doit nécessairement être déterminée par une intervention extérieure à lui-même. Or, par définition, l’usage de la force qui est contraignante et implique mécaniquement l’obéissance, semble contradictoire avec la liberté qui réclame le choix et la volonté et constitue le fruit ultime de l’intelligence et du développement des civilisations humaines. Il y a là un paradoxe qui implique une question soumise à notre réflexion : est-il possible de soutenir la contradiction entre les termes « forcer » et « liberté » selon laquelle la mobilisation d’une force extérieure au peuple et s’exerçant sur lui, serait de nature à lui garantir l’accès à sa propre liberté ? Selon cette perspective, l’énoncé : « Peut-on forcer un peuple à être libre ? » semble plus complexe qu’il n’y paraît et engage une réflexion relative aux modalités ainsi qu’aux limites de l’usage de la force en faveur d’un peuple, dans le but de promouvoir la liberté qui le concerne. En ce sens, le « peut-on » nous conduit à nous demander si, à la faveur de la question de droit, et indépendamment de toute considération d’existence, le principe de l’usage d’une force au profit de la liberté d’un peuple est conforme à la justice et conforme à la loi. De la même manière nous nous interrogerons sur la possibilité de fait qui consiste à se demander si cela peut effectivement se passer de cette façon, en considérant le degré d’opportunité de l’intervention ainsi que celui de la non-intervention. De ce point de vue, la question se pose de savoir si l’intervention est légitime, légale et opportune pour la garantie de la liberté d’un peuple. 

Afin de montrer selon quelles perspectives la liberté peut être garantie, nous questionnerons, dans un premier moment, la légitimité de l’intervention comme socle de la liberté du peuple.

Dans un second moment, nous nous concentrerons sur la considération du rapport entre la légalité de l’usage de la force et la liberté du peuple.

Enfin, nous envisagerons de questionner l’opportunité de l’usage de la force dans le but de garantir la liberté du peuple.

 

La fonction de ce premier moment est de se demander dans quelle mesure un Etat est légitime pour forcer un autre peuple, opprimé par un tyran, à être libre. Or, considérer l’usage de la force, dans le cadre d’une intervention, comme une condition nécessaire de la liberté d’un peuple, fait signe pour une considération des conditions de possibilité de la liberté du peuple lui-même. Il s’agit donc de montrer dans quel contexte et selon quelles modalités le principe de l’intervention, à la faveur de l’usage de la force, peut permettre de garantir la liberté d’un peuple. En sachant que « c’est un point controversé, celui de savoir si c’est une juste cause de guerre, de prendre les armes pour les sujets d’un autre, afin de repousser d’eux l’oppression qui les gouverne ». (Hugo Grotius, Le Droit de la guerre et de la paix. p 567). La perspective qui consiste à rechercher à doter un peuple de la liberté au moyen de l’usage de la force, semble en effet engager une contradiction dans la mesure où, pour « être libre », le peuple doit à la fois désirer la liberté qui le concerne et être apte à la liberté en tant qu’elle constitue un bien qui exige un cheminement particulier émanant du peuple lui-même. Comment, en effet, serait-il possible de forcer la liberté d’un peuple, en lieu et place de ce peuple qui, dans les faits, ne serait aucunement apte à la liberté ? Il semble, de ce point de vue, qu’une intervention extérieure, visant à conduire « forcément » un peuple à la liberté, et qui serait indépendante de la volonté de ce même peuple, ne serait aucunement justifiée. Sauf à considérer que la liberté qui constituerait un bien non perçu par un peuple, devrait être prescrite et diligentée, au moyen de la force, à destination de ce peuple, en vue de satisfaire une idée supérieure de la liberté qui, en tant que telle, devrait s’imposer à la raison de tous les peuples. Mais la liberté même n’est-elle pas précisément l’expression d’une autonomie de la raison qui se révèle par le fait que les hommes ont la capacité de se doter par eux-mêmes et pour eux-mêmes de leurs propres lois ? Nous sommes, dès lors, fondés à considérer qu’une fois forcée, à la faveur d’une intervention extérieure, la raison du peuple, indissociablement liée à la possibilité de construction de sa liberté, sera plus proche de la dépendance que de l’autonomie. Il pourrait être en effet contradictoire d’envisager une intervention libératrice visant à émanciper un peuple du joug qui l’asservit et qui lui impose une obéissance inconditionnelle tout en l’assujettissant à une autre autorité, extérieure, qui, au nom de la liberté, lui imposerait, à son tour, d’obéir à une loi qui n’est pas la sienne. Est-il légitime de faire usage de la force dans les affaires d’un autre peuple dans la mesure où celui-ci ne manifeste pas le désir d’être libre ? Il semble pour le moins difficile de justifier une intervention qui, se donnant pour objet la liberté et pour motif l’émancipation d’un peuple, n’en demeure pas moins coercitive et indépendante de la volonté même du peuple considéré. De ce point de vue, l’histoire de la colonisation est, au XIXe siècle, jonchée de cette raison dite supérieure qui consistât à brandir les droits de l’homme, à la faveur de la prétendue « mission civilisatrice » des Etats-nations dépositaires d’un projet universaliste. Or, les peuples qui n’ont pas choisi leur destin durent, par la suite, conquérir leur liberté par eux-mêmes et pour eux-mêmes dans le cadre des mouvements d’indépendance tels que celui qui eut lieu en Algérie en 1962. En ce sens, l’idée de liberté ne semble pas pouvoir s’imposer à un peuple qui ne l’aurait pas choisie délibérément par lui-même, pour lui-même. Il est nécessaire et légitime que le peuple, à l’exclusion de l’exercice de toute autre force que la sienne propre, manifeste sa volonté d’être libre dans le cadre d’un processus d’autodétermination. Evoquant l’argument de John Stuart Mill concernant l’autodétermination et l’autonomie, Michael Walzer écrit : « l’autodétermination est donc le droit d’un peuple à devenir libre par ses propres moyens, s’il le peut, et la non-intervention est le principe qui garantit que le succès de ce peuple ne sera pas entravé par une puissance étrangère, ou que son échec ne sera pas dû à son intervention. » (Michael Walzer, Guerres justes et injustes. Paris, Folio Essais. p. 185). Il s’agit en effet que le peuple s’efforce, sans y être aucunement forcé, d’être libre. Ce droit légitime du peuple à disposer de lui-même et à exercer sa pleine souveraineté, apparaît comme étant indissociable de l’application du principe de non-intervention qui, en rendant possible l’entière autodétermination du peuple, garantit également que la liberté des membres d’une communauté politique pourra être conquise, sans intercession ni coercition, par eux seuls. Or, s’il revient au peuple et à lui seul d’œuvrer à sa liberté, il convient de se demander ce que c’est que cette liberté qui le concerne. S’il s’agissait strictement de la libération du peuple du joug d’un tyran, l’usage d’une force extérieure aurait en effet pu se justifier et éventuellement être suffisant. Mais l’histoire récente montre les limites de l’usage de la force lorsque celui-ci est adossé au seul dessein qui consiste à libérer un peuple sans se soucier de l’exercice de sa souveraineté, sans envisager les conséquences de l’intervention et sans considérer le degré de l’aptitude du peuple à être libre. C’est ce que nous avons pu constater, par exemple, dans le cadre de l’initiative prise par la France et le Royaume-Uni, en 2011, en Libye qui visait à mettre fin au régime de Mouammar Kadhafi et qui s’est, par la suite, révélée être un véritable désastre avec l’affrontement sur le territoire de différents groupes rebelles, la présence du groupe terroriste DAECH, et les vastes réseaux de passeurs qui se sont organisés autour du littoral libyen. Un rapport de la commission des affaires étrangères britannique qui met en cause les conditions de l’intervention militaire en Libye ainsi que les motivations qui ont conduit la France et l’Angleterre à lancer l’offensive contre l’ancien dictateur de Libye, souligne les renseignements imprécis au moment de l’intervention et un engagement militaire dénué d’une stratégie claire pour les jours et les mois consécutifs au renversement de Mouammar Kadhafi. De ce point de vue, l’idée selon laquelle il serait légitime de rechercher l’exportation par la force de la liberté à destination d’un peuple, au mépris de sa volonté et de sa détermination, semble ne pas être justifiée. Aussi, il semble nécessaire d’envisager qu’au-delà de l’enjeu qui consiste à « libérer » le peuple, la légitimité de l’action de libération réside dans la considération des moyens de l’autodétermination qui doivent, sans délégation, permettre au peuple « d’être libre ». En ce sens, c’est la recherche de l’inscription dans la durée de la liberté collective du peuple qui semble renforcer la nécessité pour le peuple d’agir en toute indépendance à l’égard de quelque force extérieure que ce soit. De ce point de vue, la libération d’un régime tyrannique ne saurait se déterminer par le seul fait de rechercher à mettre un terme au pouvoir en question. Il est nécessaire que le peuple fasse montre de son aptitude à vivre dans le cadre d’institutions démocratiques en s’efforçant par lui-même d’accéder à une liberté qu’il doit éprouver dans l’exercice de sa lutte pour la libération. Et c’est par l’usage de la force envisagée comme la sienne propre, que le peuple peut alors mesurer le bien que peut constituer, pour lui-même, la liberté et la capacité qui est la sienne à conserver durablement les institutions démocratiques qu’il aura conquises.

Si, au terme de notre raisonnement, nous en sommes venus à cette considération du caractère non légitime de l’intervention libératrice, n’est-ce pas parce que nous avons pris pour exemple des interventions dont les buts et les modalités n’étaient pas justifiés et qu’il conviendrait plutôt de prendre en compte les conditions d’un recours à la force nécessaire dans le cadre d’une opération de paix ?

 

S’il apparaît peu justifiable de faire usage de la force dans le but de contraindre un peuple à adopter des idées qui ne sont manifestement pas les siennes, il existe des cas qui représentent une menace contre la paix ou un acte d’agression, devant lesquels il semble légitime qu’une autorité internationale décide d’une intervention afin de maintenir ou de restaurer la paix. Or, depuis la fin de la guerre froide, la problématique de la paix et de la sécurité collective ne peut se réduire aux seules relations entre les Etats mais implique désormais les conflits internes qui surgissent à l’intérieur même des frontières étatiques. Comment ne pas considérer, en effet, que l’usage de la force, dans des proportions qui portent gravement atteinte aux droits de l’homme, exercé par une partie de la population à l’encontre d’une autre, au sein d’un même Etat, constitue une atteinte au maintien de la paix et donc à la liberté ? En d’autres termes, il semble, pour les témoins d’une situation dans laquelle un peuple subit l’expression d’une purification ethnique, que ne pas intervenir revient à laisser délibérément s’exercer une violation massive des droits humains. De sorte qu’il apparaît nécessaire qu’une considération morale s’exprime dans le cadre de la poursuite de fins humanitaires, sans laquelle le pire semble possible. Dans ce cas, le seul principe de l’autodétermination ne saurait constituer un recours pertinent. « Si, en effet, les forces dominantes dans un Etat sont engagées dans des violations massives des droits de l’homme, le recours à l’autodétermination – dans le sens que lui donne Mill, à savoir la capacité de se défendre seul – n’est pas exaltant. L’autodétermination concerne la liberté de la communauté prise comme un tout ; elle n’a aucune consistance quand ce qui est en jeu est la simple survie ou la liberté minimale de ses membres. » (Michael Walzer, Guerres justes et injustes. p. 207). En ce sens, l’action de nettoyage ethnique déjà mise en œuvre par les milices Serbes en Bosnie, entre 1992 et 1995, à l’encontre des Croates et des Bosniaques musulmans, appelait nécessairement une intervention de la part des peuples, des Etats et des institutions internationales. Si elle n’était pas légale, l’intervention armée de l’OTAN au Kosovo semblait pour autant légitime eu égard à l’urgence humanitaire de la situation dont on peut considérer qu’elle relevait d’un impératif moral supérieur qui engageait également une « responsabilité de protéger » pouvant prendre la forme d’une intervention militaire coercitive. La seule raison légale de l’atteinte à la souveraineté d’un Etat peut-elle être invoquée pour entraver une intervention à but humanitaire visant à éviter une violation massive des droits humains ? On peut penser que ce type d’intervention armée est largement légitimée à la fois par une considération morale, par le caractère d’urgence revêtu par la crise humanitaire et peut-être aussi par le droit international qui prévoit la possibilité de recourir à la force devant « l’existence d’une menace contre la paix ». (Chapitre VII. Article 39 de la Charte des Nations Unies). Mais, devant l’impossibilité d’obtenir une résolution du Conseil de sécurité en faveur d’un recours à l’intervention armée, les Etats engagés militairement ont échoué dans cette recherche nécessaire qui consistât à ajouter la légalité à la légitimité de l’usage de la force. On peut ici s’interroger sur la valeur d’une intervention légitime qui ne se trouve en aucune façon être légale.

Si l’on a montré que l’usage de la force, à la faveur d’une intervention extérieure, peut, dans le but de permettre la liberté d’un peuple, dans certains cas seulement, être légitime, ne peut-on pas aller plus loin dans cette direction et questionner les conditions par lesquelles elle pourrait être légale ?

 

La fonction de ce deuxième moment est de se demander dans quelle mesure un peuple a le droit de forcer un autre peuple, opprimé par un tyran, à être libre.

Si la liberté d’un peuple implique une autodétermination constitutive et révélatrice de son aptitude à la liberté, il nous reste en effet à nous demander selon quelles conditions il peut être justifié, en droit, qu’un Etat intervienne en faisant usage de la force dans le but de soutenir, garantir ou conserver la liberté de ce même peuple.

Le droit international qui prévoit l’interdiction de l’usage de la force, établit que les Etats « s’abstiennent dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout Etat, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies. » (Article 2 § 4 de la charte des Nations Unies). De ce point de vue, à l’exception de la légitime défense et des cas de constatation de menaces d’atteinte ou de rupture à la paix ou d’agression, l’interdiction s’applique pour les agressions armées qui interviennent dans le milieu international, qui portent atteinte à l’exercice du droit des peuples à l’autodétermination et qui menace l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout Etat. La promulgation de ce principe intransgressible de l’interdiction du recours à la force, qui, depuis 1945 a le statut de norme conventionnelle et de norme coutumière, constitue une pièce fondamentale dans l’édification de la sécurité collective fondée sur la coopération entre Etats. Le contenu et la valeur de ce principe de droit positif semble impliquer que, à l’exception des cas sus-cités, un peuple n’a aucunement le droit de forcer un autre peuple, opprimé par un tyran, à être libre. Or, si le principe de l’interdiction du recours à la force s’impose sur le plan légal, force est de constater que, à la faveur de la diversification des attaques armées qui se produisent dans le monde, l’exercice du recours à la force est, dans les faits, manifestement, en pleine extension. La coalition conduite en 2003 par les Etats-Unis d’Amérique en Irak, en l’absence d’une résolution du Conseil de sécurité autorisant d’une manière explicite le recours à la force et en dépit du véto de la France, de la Russie et de la Chine, constitue sans doute l’un des meilleurs exemples de violation de la Charte des Nations Unies. Les Etats qui sont ainsi intervenus en affichant, à titre de justification, la nécessité de l’usage de la force comme étant une condition consubstantielle de la protection des droits de l’homme, en prétendant qu’il fallait « libérer le peuple d’un dictateur sanguinaire », ont ébranlé un fondement du droit international. C’est en effet, au nom de la légalité et à partir d’une interprétation fallacieuse du droit que la transgression du droit international s’est produite, par l’usage délibéré et infondé de la force. De ce point de vue, il semble que l’intervention menée en Irak, dont l’un des buts affichés de guerre était de libérer le peuple, se fit d’une façon totalement illégale et avec des conséquences qui, loin de permettre le développement de la liberté du peuple, furent proprement désastreuses pour le pays et pour cette région du monde. C’est le principe fondamental de l’Organisation des Nations Unies dont le Préambule précise qu’elle a pour but de « maintenir la paix et la sécurité internationale », qui se trouve ainsi battu en brèche eu égard aux transgressions répétées du principe d’interdiction du recours à la force. Principe qui est assorti de l’obligation de régler pacifiquement les différends. En ce sens, le droit international recherche, dans ses principes, à contraindre les Etats à ne pas faire usage de la force. Le terme force désignant, en conformité avec le terme du Préambule de la Charte des Nations Unies, « la force des armes ». Dès lors, le droit et la force ne semblent pas conciliables dans la mesure où le système international de sécurité collective prévoit l’application de l’interdiction du recours à la force. Mais, dans les faits, le droit et la force ne sauraient être dissociés puisque le droit, ici international, constitue l’affirmation d’un rapport de forces entre des Etats à un moment donné, et implique l’expression d’une contrainte afin de faire respecter ses dispositions légales. Or, il est permis de se demander si le droit international, représenté par l’Organisation des Nations Unies, est toujours bien légitime dans la mesure où les principes qui le constituent semblent avoir perdu, dans la réalité des relations internationales et dans le cadre des multiples violations par des Etats du principe d’interdiction du recours à la force, la force de la loi. Comment, dans ces conditions, est-il possible d’affirmer le positionnement de la loi à l’égard de l’usage de la force, si la loi elle-même est dénuée de la force, au sens de son caractère contraignant, qui devrait s’imposer dans le but de la mise en œuvre effective de la loi ? Le fait que l’Organisation des Nations Unies soit contournée par des décisions qui, en outrepassant son cadre légal, constituent des interventions unilatérales visant à promouvoir des intérêts et des valeurs de quelques puissances au détriment de l’expression du droit international et des institutions qui le défendent, est de nature à relativiser la valeur juridique du principe d’interdiction du recours à la force. De sorte que la recherche, par le droit international, de la limitation du recours à la force, est largement affaiblie par l’extension de l’usage de la force qui s’exerce effectivement sur la scène internationale.

Si nous avons essayé de montrer dans quelle mesure l’usage de la force peut être, au nom de la liberté d’un peuple, injustifié en droit, n’est-ce pas parce que nous avons considéré des exemples de guerres injustes et juridiquement infondées, et qu’il conviendrait plutôt d’évoquer les cas des guerres conformes au droit international ?

 

S’il apparaît peu justifiable de faire usage de la force, au mépris du droit international et des décisions du Conseil de sécurité de l’ONU (ou en passant outre son absence de décision), dans le but de promouvoir unilatéralement des intérêts stato-nationaux, il existe des cas qui représentent une menace contre la paix ou un acte d’agression, devant lesquels il semble qu’il soit légalement justifié, qu’une autorité internationale décide d’une intervention afin de maintenir ou de restaurer la paix. Or, durant le conflit interne qui déchirait la Somalie, le Conseil de sécurité constata, en 1992, à la faveur de l’adoption d’une résolution, une menace contre la paix et mobilisa une force de maintien de la paix, avant d’autoriser l’envoi d’une force multinationale coalisée et de déployer une nouvelle force de casques bleus autorisée à recourir à la force dans le cadre du chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Devant l’atteinte évidente aux droits fondamentaux dans ce pays dans lequel les massacres perpétrés faisaient 500 morts par jour, il semblait en effet nécessaire, légitime et légal, au titre du droit d’ingérence, de recourir à la force afin d’éviter que ne perdure, dans des proportions constatées, des drames humanitaires majeurs. Il reste que, eu égard au bilan humain de la guerre civile en Somalie qui est de 500 000 morts, la qualité de l’intervention de l’ONU peut interroger. Ce qui est en jeu ici c’est la capacité du droit international, des institutions internationales et des Etats, à se saisir des problématiques de maintien de la paix devant le surgissement des conflits internes et à conduire, en conformité avec le droit, des interventions d’humanité. Or, ce type d’intervention qui vise à faire respecter des normes en matière de droit de l’homme, doit pouvoir être justifié par le fait qu’il n’existe pas d’autre solution pour la sauvegarde des personnes qui sont exposées à un danger immédiat. En ce sens, il peut sembler légitime et légal de faire usage de la force dans le but de maintenir, au profit d’un peuple, la paix sans laquelle aucune liberté ne saurait exister. Mais, de ce point de vue, si une force juste et légale s’exerce, c’est pour éviter qu’une force de coercition se poursuive à l’encontre d’une partie d’un peuple. L’intervention ne consiste pas, dans ce cas de figure, à « forcer » un peuple à être libre puisque le peuple en question, qui voit ses droits fondamentaux être violés, ne se trouve ni en paix, ni en liberté. De surcroît, elle ne réside pas non plus dans un usage de la force qui s’exercerait, à des fins libératrices, sur le peuple qui subit des atteintes à sa liberté mais bien, à la faveur du droit d’ingérence, dans le but d’assurer la sécurité collective. En outre, il semble nécessaire que l’intervention puisse être pleinement justifiée sur le plan de la légalité car un usage de la force strictement légitime et dépourvu de toute forme de conformité avec le droit, est de nature à relativiser le droit international et les institutions internationales, sans la stabilité desquels, c’est la loi du fort qui s’imposera coutumièrement sur le faible. Or, de ce point de vue, il existe une contradiction dans le fait de constater que l’ONU a, dans sa pratique, légitimé le recours à la force pour la mise en œuvre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Ce que l’on vient de montrer concernant les conditions de la légalité de l’usage de la force, à la faveur d’une intervention extérieure, dans le but de permettre la liberté d’un peuple, peut sembler partiel parce que celles-ci sont indépendantes de toute considération d’existence. Il convient donc d’appréhender la problématique sous un angle plus global et d’essayer d’envisager le degré d’opportunité à partir duquel une intervention ou une non-intervention peut se réaliser en vue de rendre possible la liberté d’un peuple.

 

La fonction de ce troisième moment consiste à se demander dans quelle mesure une intervention ou bien une non-intervention est opportune pour conduire un peuple à être libre.   

Si nous avons questionné la conformité de l’intervention d’un Etat visant le soutien, la garantie ou la conservation de la liberté d’un peuple, avec la légitimité et avec la légalité, il nous reste en effet à nous demander ce qui, dans son déroulement effectif, rend l’intervention efficace et conséquente. Il semble, de ce point de vue, que le degré d’opportunité à partir duquel l’intervention politique ou militaire peut se réaliser en vue de rendre possible la liberté d’un peuple, appelle une considération des caractéristiques mêmes de l’intervention et des enjeux auxquels les décideurs qui la diligentent, sont confrontés. Si le recours à la force, à des fins libératrices peut être dans certains cas, ainsi que nous l’avons vu précédemment, à la fois juste et légal, il est nécessaire d’envisager la considération d’existence de l’intervention en tant que telle et ses conséquences possibles pour le peuple dont il est question de rechercher, avec son concours, les conditions de la liberté. Les dispositions dans lesquelles se joue l’intervention visant à forcer la liberté d’un peuple, nous invitent à interroger la possibilité de fait qui consiste à se demander si l’usage de la force en faveur d’un peuple opprimé, peut, dans les faits, se passer de telle façon que le recours aux armes ne diminuera pas la possibilité d’établir la paix et la liberté. De ce point de vue, les exemples d’immixtion en faveur des peuples tyrannisés ayant eu des conséquences désastreuses pour la paix et la liberté, sont légion tant il semble que les causes d’une intervention sont toujours plus aisées à établir et à justifier que ne peuvent l’être leurs effets. De la même façon, les conditions d’un usage de la force ne peuvent garantir absolument que les populations n’étant en aucune manière partie prenante de l’action du tyran, ne soient pas victimes de l’intervention en question. En ce sens, et en dépit des efforts de communication déployés par les autorités américaines durant la première guerre du Golfe, en 1991, pour promouvoir l’image d’une « guerre propre » à la faveur de frappes dites « chirurgicales », l’intervention armée a provoqué, en tant que telle, la mort de près de 200 000 irakiens auxquels il faut ajouter les centaines de milliers de morts dus, en dix ans, à l’embargo. Dès lors, l’accomplissement, à proprement parler, de l’intervention dans la conduite des guerres contemporaines, semble ainsi replacer la question kantienne : « quid facti ? », au centre de la problématique de la sécurité collective. Aussi, il convient de se demander selon quelles modalités il peut être envisageable de faire un usage efficace de la force, en faveur de la libération et de la liberté d’un peuple. La coalition appelée à intervenir dans le cadre d’un conflit interne à un Etat dans lequel une partie du peuple subit des exactions d’un despote, devra prendre en compte la nature de sa composition ainsi que celle de ses alliances avec des composantes internes, afin d’éviter de heurter l’opinion publique du pays concerné. Il convient, en effet, que l’intervention en tant que telle ne provoque pas un rejet qui serait animé par le refus d’une partie du peuple de se soumettre à une nouvelle autorité qui cette fois serait de nature étrangère. De ce point de vue, si la coalition de différentes puissances peut s’avérer nécessaire, dans le but de réaliser historiquement la libération d’un peuple, il convient de veiller à ce que la combinaison des forces en présence ne soit pas contre-productive, eu égard à son impact sur la population du pays en question. De la même façon, il semble que les intervenants sont placés devant la nécessité, dans le cadre de l’effectuation de leur action, d’éviter que leur intervention libératrice soit confondue avec une intention de conquête. En effet, rien n’est pire, dans le rapport à l’opinion publique du pays considéré, que la manifestation de buts de guerre qui ne soient ni clairement définis, ni effectivement partagés. En outre, si l’usage de la force ne s’inscrit pas dans l’élaboration d’une stratégie globale qui consiste à faire en sorte que le peuple qui subit la tyrannie, accède durablement à la libération et à la liberté, elle peut être, dans les faits, vouée à l’échec.

Si, au terme de notre raisonnement, nous en sommes venus à cette considération du caractère opportun de l’usage de la force libératrice, n’est-ce pas parce que nous avons considéré que l’intervention était la seule modalité possible d’aide au peuple luttant pour sa liberté, et qu’il conviendrait plutôt, à cette fin, de prendre en compte les conditions opérantes du principe de non-intervention ?     

 

L’aptitude à la liberté d’un peuple qui engage les modalités selon lesquelles les hommes s’efforcent de maintenir et de promouvoir leurs institutions, ne semble pas être déterminée absolument par l’usage de la force, qui, dans le cadre d’une intervention extérieure, s’exercerait sur ce même peuple. En ce sens, et dans la mesure où l’aptitude à la liberté se distingue par exemple du sentiment patriotique et du désir de liberté, et se caractérise par la capacité du peuple à garantir la vitalité et la stabilité des institutions démocratiques, nous pouvons considérer que la possibilité pour le peuple d’être libre repose sur une propension qui lui appartient en propre. De ce point de vue, il semble que les conditions d’existence de la liberté d’un peuple ne peuvent dépendre strictement de l’usage d’une force extérieure exercée sur ce même peuple, mais plutôt de sa capacité à « vivre sous des institutions populaires ». En effet, il semble nécessaire qu’un peuple s’efforce, par ses propres moyens, de se défaire du joug de son tyran, par-delà la seule question de sa libération, afin d’apprendre le sens de l’intérêt supérieur de son pays et d’éprouver, à la faveur de l’industrie investie pour la conquérir et la garantir, la valeur de la liberté. Aussi, dans la mesure où l’ « être libre » d’un peuple dépend moins d’une cause extérieure à lui-même que de sa capacité propre qui consiste à « être apte à la liberté », et relève moins de l’exercice d’une force qui se trouve extérieure à lui que de celle qui se trouve en lui-même, pour lui-même, il semble que la non-intervention constitue le principe qui rend possible l’appréciation, par l’effort consenti par le peuple, de la liberté qui le concerne. Il s’agit donc d’envisager que la liberté d’un peuple ne saurait être octroyée par des mains étrangères mais bien réalisée à la faveur de l’usage, par le peuple, de la force qui est la sienne et qui est destinée à l’appréciation et à l’accomplissement de sa liberté. Or, s’il semble que la liberté d’un peuple ne saurait être forcée militairement en cela qu’elle constitue un bien qui s’éprouve par la guerre civile (dans laquelle le peuple est directement impliqué) et s’inscrit dans la durée, il reste à se demander si, en tant que telle, la non-intervention ne serait pas de nature à « forcer » politiquement un peuple à être libre, par la mise à disposition des seuls et propres moyens de ce même peuple. De ce point de vue, la considération de la non-intervention comme une condition consubstantielle de l’aptitude à la liberté d’un peuple fait signe pour une reconsidération des conditions de possibilité de la liberté qui intègre le degré de détermination du peuple lui-même. « La seule chose qui vaut réellement pour preuve qu’un peuple est devenu apte à vivre sous des institutions populaires, est que le peuple, ou une partie de celui-ci suffisamment importante pour prévaloir dans la lutte, est prêt à braver l’effort et le danger pour sa libération ». (John Stuart Mill, Quelques mots sur la non-intervention. p. 14). En ce sens, nous pouvons penser que la non-intervention extérieure d’une force, en ne s’exerçant pas, permet de garantir l’exercice de la liberté d’un peuple, et nous invite à interroger la possibilité de fait qui consiste à se demander si cela peut effectivement, dans les faits, se passer de cette façon. Or, il semble que ce soit précisément cette incertitude relative à l’issue de l’engagement du peuple pour sa liberté, qui constitue, dans la dimension agonistique de l’épreuve, une difficulté nécessaire qui révèle son courage et qui garantit la profondeur de son engagement.

 

Dans notre développement, nous avons essayé de montrer qu’il ne résulte pas nécessairement de l’antinomie entre la force et la liberté que toute intervention extérieure, par l’usage de la force, est contraire à la liberté d’un peuple et que toute non-intervention est frappée du sceau du risque du maintien, dans la durée, de l’assujettissement d’un peuple.

Nous avons opté pour une articulation au gré de laquelle la question s’est posée de savoir si l’intervention armée est légitime, légale et opportune pour la garantie de la liberté d’un peuple. Nous aurions pu aussi faire le choix de traiter plus directement, dans le plan, le rapport entre intervention et non-intervention tant il apparaît que cette dialectique est, tout au long de notre réflexion sur le sujet, à la fois féconde et éclairante.

Si nous admettons que, dans certains cas, il peut être légitime et ou légal de concilier la liberté et la force dans le but de maintenir la paix et de garantir la liberté d’un peuple, il semble que la liberté d’un peuple, qui implique une conquête, une appréciation et une inscription de la liberté dans la durée, lui appartienne en propre. Et c’est certainement à partir de cette épreuve auto-constitutive de la guerre civile que le peuple, opprimé par un tyran, peut s’efforcer d’accéder, par l’usage patient et déterminé de la force qui est la sienne, à la liberté qui le concerne. C’est dans ce contexte que la non-intervention peut constituer ce principe par lequel un peuple peut se hisser, dans l’incertitude, à devenir libre.

Ce développement engage une réflexion relative aux modalités ainsi qu’aux limites de l’usage de la force en faveur d’un peuple, dans le but de promouvoir sa liberté, dans un moment du monde où la question de la légitimité de l’intervention est posée, où sa légalité est relativisée, affaiblie et révélatrice de l’exercice de la force elle-même. Et ce, en rappelant la pleine considération qui est celle de la vanité qui consiste à rechercher dans un interventionnisme pétri d’une certitude radicale, les conditions d’exercice de la liberté qui concerne les peuples, en cela qu’elle implique d’éprouver une liberté qui est précisément l’apanage de chaque peuple. « Ainsi, l’enseignement que l’on pourrait tirer de la non-intervention militaire, dans sa version millienne, consiste moins en un savoir positif qu’en une leçon d’ignorance ou de scepticisme – leçon dont devrait peut-être se souvenir aujourd’hui ceux qui, tout en se réclamant d’un libéralisme qu’ils peinent à définir, prônent un « nouvel interventionnisme ». (Aurélie Knüfer, Intervention et libération d’Edmund Burke à John Stuart Mill. p. 431).

 

Samuel Cèbe

Partager cet article

Repost0

commentaires