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19 août 2019 1 19 /08 /août /2019 07:34
L'anthropocentrisme faible comme détermination d'une éthique environnementale

Envisager une éthique environnementale suppose, dans le contexte de mutation écologique dans lequel nous sommes et devant la catastrophe en cours, d’interroger son statut dans le rapport au questionnement éthique en général et de considérer les logiques internalistes qui constituent, sur le plan théorique, des entraves possibles à sa détermination.

Or, définir l’environnement en tant qu’objet de l’éthique implique, face aux crises qu’induit mécaniquement la perspective de la catastrophe écologique sur le plan économique, social et politique, une révision des axiomes des éthiques classiques.

En ce sens, le GIEC dont les rapports évaluent l’état des connaissances sur l’évolution du climat, ses causes, ses impacts, et transmettent un état des lieux circonstancié et détaillé des productions scientifiques les plus avancées, contribue à nous fournir un savoir dont la densité ne semble avoir d’égale que la faiblesse de la croyance en ses conclusions. Il y a là un paradoxe qui implique une question soumise à notre réflexion : comment s’explique, en ce qui concerne la catastrophe écologique en cours, la nature de ce hiatus entre le savoir et la croyance ?

Selon ce questionnement, la considération de l’éthique environnementale semble plus complexe qu’il n’y paraît et engage une réflexion relative aux modalités ainsi qu’aux limites d’une telle éthique.

De ce point de vue, cette interrogation nous conduit à nous demander si l’environnement peut constituer une dimension adaptée du questionnement éthique.

Afin de montrer selon quelles perspectives l’éthique environnementale peut être envisagée, nous questionnerons, dans un premier moment, l’intérêt spécifique d’une telle éthique comme éthique normative, éthique appliquée et méta-éthique.

Dans un second moment, nous nous concentrerons sur la considération des atouts et des faiblesses d’une éthique de l’environnement.

Enfin, nous envisagerons de nous demander dans quelle mesure il est possible de définir une éthique environnementale qui se détermine à la faveur d’un anthropocentrisme faible.

 

La fonction de ce premier moment est de se demander en quoi réside l’intérêt spécifique d’une éthique de l’environnement par rapport aux éthiques classiques.

Or, considérer l’intérêt spécifique d’une éthique de l’environnement, dans le cadre d’un questionnement éthique plus général, semble impliquer une remise en cause fondamentale de la conception occidentale.

Il s’agit, en ce sens, de montrer dans quel contexte et selon quelles modalités une éthique de l’environnement peut conduire à une reconfiguration totale des axiomes du cadre éthique initial dans la mesure où ceux-ci dépendent d’une perspective anthropocentrique. Faisant l’analyse de la notion, Hicham-Stéphane Afeissa considère que l’anthropocentrisme constitue « l’idée selon laquelle l’homme est la mesure de toutes choses, les composantes non humaines de la nature ne pouvant se voir reconnaître de valeur qu’en relation aux intérêts des êtres humains et aux buts qu’ils s’assignent ». (Hicham-Stéphane Afeissa, Ethique de l’environnement, Nature, valeur, respect, Vrin, 2007, p. 96). La conception occidentale de l’éthique qui consiste ainsi à rechercher un « anthropocentrisme des valeurs » semble en effet entrer en contradiction avec une éthique environnementale dans la mesure où elle considère la nature comme étant un moyen devant être mis à disposition des besoins propres de l’homme tandis que selon la perspective de l’éthique de l’environnement, nous sommes appelés à respecter des devoirs à l’égard de la nature. De ce point de vue, il apparaît qu’une éthique normative à la faveur de laquelle les hommes ont des devoirs à l’endroit de la nature, vise à conduire une extension du concept de l’apparentement des êtres en l’appliquant à l’ensemble des animaux – humains et non-humains -, et un élargissement de la morale traditionnelle aux écosystèmes composant la nature dans son ensemble. Or, l’attribution d’une valeur en soi aux différentes entités de la nature qui consiste donc à outrepasser la seule valeur instrumentale qui leur était jusque-là conférée, suppose une transformation fondamentale de l’éthique normative initiale tout autant que de l’éthique appliquée. Une éthique environnementale implique, en ce sens, une remise en cause du règne kantien des « fins en soi dans les [seules] limites de l’humanité » et du logocentrisme selon lequel l’homme serait le seul être vivant qui mériterait le respect, en qualité de personne morale, eu égard à son appartenance à la communauté des êtres raisonnables. Il convient, de ce point de vue, de résilier cette éthique normative héritée de cette lointaine conception ségrégationniste et rationaliste de la morale qui est illustrée d’une façon significative par la conception stoïcienne de la communauté des êtres raisonnables formée par les hommes et les Dieux en raison de leur possession, à l’exclusion des « animaux non-humains », du logos. Aussi, nous donnerons raison à Catherine Larrère selon laquelle les entités de la nature poursuivent des stratégies qui se déploient au service d’une fin : « on a donc une source de valeurs qui se valorise elle-même : tout être vivant tend à se maintenir dans l’existence, il est une fin en soi ». (Catherine Larrère, Les philosophies de l’environnement, PUF, 1997, p. 27). Il s’agit donc de changer le paradigme même de l’éthique normative en faisant en sorte que celle-ci ne réduise plus le statut moral des êtres vivants à l’homme mais confère une valeur intrinsèque à l’ensemble des êtres et des écosystèmes formant la nature. Dès lors, nous comprenons, ainsi que l’envisage Albert Schweitzer, lui-même inspiré par Arthur Schopenhauer, que la morale, à la faveur du vouloir-vivre universel qui caractérise tous les êtres vivants, consiste à accorder une dignité éthique à toute forme de vie. En ce sens, l’intérêt spécifique d’une éthique de l’environnement repose sur une transformation profonde de la dimension normative des éthiques classiques en cela qu’elle consiste à attribuer une valeur intrinsèque à l’ensemble des entités vivantes ainsi considérées comme des fins en soi. Il semble, de ce point de vue que la détermination des fins dans la nature permettant de hisser les différentes formes de vie extrahumaines à la hauteur de la dignité morale qui est reconnue à l’homme, constitue un bouleversement profond des formes de l’éthique normative classique et appelle une réflexion relative aux conditions mêmes de l’élaboration d’une éthique environnementale. C’est l’éthique traditionnelle dans son ensemble qui est ainsi remise en cause dans sa visée anthropocentrique et logocentrique. En outre, il s’agit également de congédier la considération selon laquelle l’homme peut se rendre, d’une façon illimitée et légitime, possesseur de la nature qui se trouve, de cette façon, réduite à un objet soumis à l’action démesurément transformatrice du sujet humain. L’approche d’une éthique de l’environnement visant la prise en compte éthique des « communautés biotiques », permet, en ce qu’elle résilie le privilège humain de l’accès à la dignité morale, de donner sens à une loi de l’agir qui se trouve non plus fondée sur un sol anthropocentrique mais bien sur une axiologie biocentrique. Telle est la spécificité de cette approche de l’éthique de l’environnement à partir de laquelle des entités vivantes se voient accorder une valeur intrinsèque à la faveur d’un décentrement de l’éthique individualiste et d’une prise en compte de la multiplicité des entités de la nature. Or, précisément, il semble que l’intérêt spécifique d’une éthique de l’environnement par rapport aux éthiques classiques réside dans ce questionnement méta-éthique qu’elle rend possible et qui concerne le statut même de la valeur. La transformation des axiomes de l’éthique normative suppose en effet d’œuvrer à la détermination d’un nouveau fondement du devoir à partir duquel pourra s’établir la disposition de l’homme à agir. Faisant l’analyse de cette question qui « se transforme en celle du statut de la valeur », Hans Jonas perçoit la nécessité d’envisager « une théorie de la valeur en tant que telle » dans la mesure où son « objectivité seule permettrait d’inférer un devoir-être objectif et par le fait même une obligation de la conservation de l’être, une responsabilité à l’égard de l’être ». (Hans Jonas, Le principe responsabilité, Les Editions du Cerf, 1990, p. 106). De fait, en visant l’adoption de critères de moralité valant universellement, la définition d’une éthique de l’environnement appelle par la révision qu’elle suppose des éthiques normatives classiques, l’élaboration d’un véritable statut objectif de la « valeur » sans lequel la responsabilité de l’homme et sa disposition à agir ne sauraient être engagés.

Si l’on a montré en quoi réside l’intérêt spécifique d’une éthique de l’environnement par rapport aux éthiques classiques, nous nous concentrerons maintenant sur la considération des conditions par lesquelles une telle éthique peut être conduite.

 

La fonction de ce deuxième moment est de se demander quels sont les atouts et les faiblesses d’une éthique de l’environnement.

Si une éthique de l’environnement suppose une transformation substantielle de la dimension normative des éthiques classiques en cela qu’elle implique la révision des normes et des valeurs générales de la conduite humaine, il nous reste en effet à nous demander selon quelles conditions peuvent se déterminer les critères de définition des obligations de l’homme. Si la « question éthico-métaphysique du devoir-être de l’homme dans un monde qui doit être », pour reprendre la considération d’Hans Jonas, « se transforme donc en cette question logique du statut des valeurs en tant que telles », l’adoption de nouveaux critères universels de moralité, induits par une approche éthique de l’environnement, appelle un certain type de rapport à l’égard des éthiques classiques. (Hans Jonas, Le principe responsabilité, Les Editions du Cerf, 1990, p. 106). Or, précisément, l’éthique environnementale, à la faveur de la remise en cause qu’elle suppose du cadre normatif des éthiques classiques, semble requérir bien plus qu’une simple extension des règles déterminant la forme générale de nos obligations. Comment pourrait-il en être autrement devant l’évaluation des axiomes des morales prédominantes en Occident ? L’approche anthropocentrique selon laquelle l’homme seul, à l’exclusion des animaux non-humains et des autres entités naturelles, se voit attribuer une valeur intrinsèque et une dignité, comporte en effet des principes centraux qui sont en opposition avec les principes généraux d’une éthique de l’environnement. Le principe d’équité entendu d’une façon restrictive selon laquelle la nécessité de ne pas léser autrui s’impose par rapport à la prise en compte d’une identité d’intérêts, en fournit un exemple significatif. De ce point de vue, la seule considération de la valeur en soi d’autrui, s’expose à entrer en opposition avec une éthique de la valeur intrinsèque des entités naturelles. Hans Jonas a démontré l’absence de réciprocité dans l’éthique d’avenir : « car n’a des revendications que ce qui élève des revendications – ce qui tout d’abord existe. Toute vie revendique de vivre et peut-être est-ce là un droit qu’il faut respecter ». (Hans Jonas, Le principe responsabilité, Les Editions du Cerf, 1990, p. 87). En effet, les écosystèmes naturels, en étant réduits par les éthiques dominantes à une stricte caractéristique instrumentale, ne recevront pas, de la part des hommes, l’engagement éthique que l’on peut attendre d’une éthique normative environnementale. Or, ainsi que l’ont montré Sylvan et Plumwood, l’existence de la valeur intrinsèque de la nature qui est une question décisive pour la définition d’une éthique environnementale, a précisément été téléologiquement prouvée par l’existence distinctive de la valeur instrumentale. Aussi, il semble que la nécessité d’envisager une éthique de l’environnement sur le sol d’une axiologie entièrement refondée, constitue un atout dans la mesure où cette transformation des critères des obligations humaines permet, en congédiant la perspective anthropocentrique, individualiste et rationaliste des éthiques normatives classiques, d’interroger les fondements méta-éthiques du devoir-être de l’homme. En ce sens, il faut donner raison à Richard Routley selon lequel le « chauvinisme humain » qui constitue le socle des éthiques normatives classiques, rend inopérante toute obligation à l’égard des entités naturelles. De ce point de vue, il semble nécessaire d’envisager l’existence d’une valeur intrinsèque à la nature sans laquelle toute éthique environnementale détachée de l’éthique normative anthropocentrique ne saurait être fondée. Or, précisément, c’est ici que semble résider la problématique qui nous occupe. L’éthique de l’environnement doit-elle, pour se déterminer en tant que telle, être fondamentalement distincte de l’approche anthropologique ? Ce qui, il faut en convenir, n’est pas sans poser quelques difficultés. En d’autres termes, il semble que le fait de conditionner la définition de l’éthique environnementale à la nécessité de son opposition à l’égard de l’anthropocentrisme, expose à un obstacle : l’instance ultime de détermination des valeurs demeure celle de la conscience humaine. Aussi, la considération qui a été la nôtre précédemment, et selon laquelle il semblait nécessaire de soustraire des seuls intérêts de l’homme une éthique de la valeur intrinsèque des entités naturelles, apparaît en contradiction avec le fait que les valeurs de la nature ne peuvent être déterminées que par la seule évaluation de l’homme. De sorte qu’une éthique de l’environnement exclusivement fondée sur le rejet de l’anthropocentrisme peut sembler reposer sur un socle fragile. Or, s’appuyer sur des éthiques normatives classiques telles que celle de l’approche kantienne pour définir une éthique environnementale expose également à des contradictions qui sont inhérentes aux limites de la continuité dans l’attribution des valeurs intrinsèques ; l’approche anthropocentrique, logocentrique et formaliste d’une telle éthique normative, semble en effet non compatible avec la définition d’une éthique de la valeur intrinsèque des entités naturelles.

S’il convient de considérer que l’éthique utilitariste semble offrir des axiomes susceptibles d’une plus grande proximité à l’égard d’une éthique environnementale que ne peut le faire l’approche kantienne, nous devrons convenir qu’elle n’est pas sans poser, elle aussi, un certain nombre de difficultés. Cette doctrine qui, selon Bentham, fonde la loi de l’agir sur le critère du bien-être du plus grand nombre des êtres sensibles, n’est pas parvenue à se départir d’un anthropocentrisme qui fut manifestement un obstacle dans la tentative d’extension de l’éthique normative à l’ensemble des êtres vivants, ceux qui parmi ces derniers sont dépourvus de sensibilité furent ainsi exclus de l’éthique strictement dévolue aux êtres sensibles. Cette approche conséquentialiste qui détermine la valeur des actions à l’aune de leur contribution à l’utilité générale, demeure, à la faveur de sa prise en compte du ressenti de l’individu humain, individualiste en ses prémisses. Il en résulte que cette considération de l’utilité individuelle n’est pas en mesure d’intégrer dans son éthique normative les entités naturelles dans leur ensemble, qu’il s’agisse des espèces animales, végétales ou bien des écosystèmes. Faisant l’analyse de ce « pathocentrisme » qu’induit l’utilitarisme, Catherine Larrère, précise que ce modèle « ne prend en compte que des entités individuelles, mais cet individualisme méthodologique n’implique pas un individualisme axiologique, qui ferait de l’individu une valeur première : on reproche classiquement à l’utilitarisme d’admettre que, pour le plus grand bonheur de tous, il est admissible de sacrifier un individu. » (Catherine Larrère, Les philosophies de l’environnement, PUF, 1997, p. 49).

L’éthique utilitariste se caractérise par une méthode rationaliste à la faveur de laquelle la visée strictement économique de son approche relative à la commensurabilité des valeurs, semble faiblement compatible avec une éthique de l’environnement selon laquelle les valeurs intrinsèques des entités naturelles sont précisément incommensurables. En ce sens, ce modèle apparaît incompatible avec une éthique de l’environnement dans la mesure où son axiome principal repose sur une considération subjective de l’attribution des valeurs - il n’est de valeur que celle qui est exprimée par un individu – là où une éthique normative environnementale envisage d’accorder une valeur intrinsèque aux entités naturelles.

Si, au terme de notre raisonnement, nous en sommes venus à cette considération de la difficulté fondamentale qui consiste à rechercher une continuité entre les éthiques classiques et les philosophies de l’environnement, n’est-ce pas parce que nous avons pris pour exemple des éthiques de l’environnement dont les buts et les modalités sont radicalement opposés à la visée anthropocentrique et qu’il conviendrait plutôt de prendre en compte les conditions d’élaboration d’une éthique environnementale dans le cadre d’une approche qui est celle du pragmatisme écologique ?

 

La fonction de ce troisième moment consiste à se demander dans quelle mesure il est possible de postuler qu’une éthique environnementale se détermine à la faveur d’un anthropocentrisme faible. Si dans notre développement nous avons questionné la « valeur intrinsèque » des entités naturelles, ce qui a permis de contester la prégnance dans les éthiques classiques d’une approche « forte » de l’anthropocentrisme, il s’avère que les considérations métaphysiques induites par cette interrogation n’ont pas toujours conduit à une efficacité de l’éthique appliquée de l’environnement. Il semble, de ce point de vue, que devant la mutation climatique en cours, l’inscription de la catastrophe écologique « dans l’avenir, mais le fait que cette inscription n’est pas crédible », (Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Le Seuil, ch. 8, p. 141-142), et leur corolaire sur les plans économiques, sociaux et politiques, la recherche d’une éthique de l’environnement doit s’inscrire dans une visée efficiente, responsable et conséquente. Il ne serait en effet pas compréhensible de laisser s’abîmer les considérations relatives à la définition d’un devoir-être de l’homme à l’égard de la nature dans de pures spéculations théoriques qui n’auraient aucune efficience sur la réalité au vu des enjeux auxquels nous sommes confrontés.

Le pragmatisme de l’approche consiste, dans une récusation de l’absoluité des points de vue théoriques a priori, à favoriser les ajustements entre les axiomes et les situations problématiques dans le but de promouvoir une éthique de l’environnement adéquate. Or, faisant l’analyse de Bryan G. Norton, Hicham-Stéphane Afeissa nous précise qu’« une éthique sera dite adéquate si ses principes suffisent à fonder les règles qui prohibent les comportements qui font partie de l’ensemble de ceux dont le caractère nuisible n’est pas sujet à controverse. » (Hicham-Stéphane Afeissa, Ethique de l’environnement, Nature, valeur, respect, Vrin, 2007, p. 252). Telle est l’approche pragmatique selon laquelle la caractéristique qui est recherchée dans la détermination d’une éthique environnementale n’est pas celle des « vrais principes » mais celle des « principes adéquats » dans la perspective qui consiste à concilier des approches complémentaires en vue de proposer une résolution des problèmes qui soit admise comme étant la meilleure possible. Or, il semble précisément que la définition d’une éthique de l’environnement nécessite de prendre en compte les situations problématiques concrètes, d’outrepasser les clivages théoriques entre l’inspiration d’une écologie profonde et celle d’une écologie superficielle et d’envisager le dépassement du postulat selon lequel une éthique environnementale devrait absolument être spécifique, distincte des éthiques normatives classiques. Et, de ce point de vue, l’élément à la faveur duquel l’éthique de l’environnement devrait nécessairement être distincte des autres formes de devoir-être de l’homme, est celui de l’opposition forte à l’anthropocentrisme. En ce sens, il s’agit, dans le but de dépasser la distinction inféconde entre l’éthique environnementale et les éthiques classiques, de surmonter le clivage qui a longtemps prévalu entre la visée anthropocentrique et la visée non anthropocentrique d’une éthique de l’environnement. C’est précisément ce qu’Hicham-Stéphane Afeissa préconise en défendant l’idée selon laquelle, par-delà l’opposition entre l’anthropocentrisme et le non anthropocentrisme, une éthique environnementale se détermine à la faveur d’un anthropocentrisme faible. A cette dualité agonistique dépassée et à dépasser, il est question d’en substituer une autre comme cause déterminante d’une éthique de l’environnement, celle de l’individualisme et du non individualisme. Une telle éthique ne pouvant être efficiente que dans la mesure où son modèle est de type non individualiste. De sorte que le fondement adéquat d’une éthique environnementale pourra être défini à partir de la considération par un nombre important d’individus, des actes pouvant être nuisibles aux écosystèmes, à la biodiversité et aux entités naturelles dans leur ensemble. Cette approche a ainsi le mérite d’échapper aux diverses formes de dualisme métaphysique qui entravent les dispositions à agir exigées par l’urgence de la situation écologique et instaure une continuité entre les éthiques classiques et le devoir-être de l’homme à l’égard de la nature. C’est par la recherche d’un ajustement permanent entre les axiomes fondamentaux et les actes dont le caractère est communément admis comme étant dommageable à l’environnement que les individus sensibles aux questions écologiques pourront s’accorder pour déterminer une éthique environnementale efficiente. En ce sens, l’évaluation selon laquelle le caractère distinctif d’une éthique environnementale reposerait strictement et nécessairement sur la reconnaissance de la « valeur intrinsèque » des objets suprahumains et des entités naturelles, ne semble pas fondée. D’une façon générale, nous donnerons raison à Hicham-Stéphane Afeissa pour lequel il est possible pour « l’éthique environnementale de se frayer une voie nouvelle, à savoir celle d’une éthique qui est faiblement anthropocentrique, qui localise toute la valeur dans l’être humain, et qui est aussi non individualiste au sens où la valeur n’est pas limitée à la satisfaction des préférences senties des individus humains ». (Hicham-Stéphane Afeissa, Ethique de l’environnement, Nature, valeur, respect, Vrin, 2007, p. 269).

 

Dans notre développement, nous avons essayé de montrer que la détermination d’une éthique de l’environnement ne résulte pas nécessairement de l’importance accordée à la dichotomie entre la vie humaine et le reste de la nature.

Si le questionnement de la « valeur intrinsèque » des entités naturelles a permis de contester la prégnance dans les éthiques classiques d’une approche « forte » de l’anthropocentrisme, il s’avère que les considérations métaphysiques induites par cette interrogation n’ont pas toujours conduit à une efficacité de l’éthique appliquée de l’environnement.

En ce sens, nous avons accordé une attention particulière au pragmatisme écologique qui se détermine à la faveur d’un anthropocentrisme faible et dont l’approche consiste, dans une récusation des valeurs absolues qui étouffent l’évaluation humaine et les initiatives concrètes issues de la communauté écologiste, à favoriser les ajustements entre les principes fondamentaux et les situations problématiques dans le but de promouvoir une éthique de l’environnement adéquate.

Et ce, en rappelant, au gré de l’évolution de la connaissance de la mutation climatique en cours, de l’inscription de la catastrophe écologique dans l’avenir, la pleine considération du questionnement humain et de la responsabilité qui nous incombe dans notre rapport au monde suprahumain et à l’ensemble des entités naturelles.

« La situation éthique qui place les êtres humains dans la communauté biotique procède d’une insertion ontologique. Attribuer une valeur à une entité, ce n’est pas lui conférer, de l’extérieur, une caractéristique qui lui serait étrangère, c’est actualiser une relation qui existe déjà, c’est spécifier l’appartenance de l’homme à la communauté biotique ».

(Catherine Larrère, Les philosophies de l’environnement, PUF, 1997, p. 121).

 

Samuel Cèbe

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