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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 16:29

Dire que l’expérience esthétique peut être communiquée signifie que, en sa qualité de relation aux choses, et dans sa pleine possession d’une singularité qui la différencie d’autres types d’expériences, elle est à même d’être partagée. Or, l’expérience esthétique est à première vue ce qui relève de l’intime et qui, dans sa détermination même, implique la relation qu’un sujet entretient avec le beau, en tant qu’activité se suffisant à elle-même. Il y a là un paradoxe qui implique une question soumise à notre réflexion : est-il possible de soutenir la contradiction entre ce qui, dans l’expérience esthétique, relève de notre moi singulier et ce qui engage le dépassement de ce moi qui doit nous ouvrir à l’universalité ? Selon cette perspective, l’énoncé : « L’expérience esthétique est-elle communicable ? » semble plus complexe qu’il n’y paraît et engage une réflexion relative à l’expérience commune du monde dont l’expérience esthétique peut être une modalité.

"La route". Oeuvre de Invader – Galerie Le Feuvre. Céramique sur panneau.

 

Dans un premier moment, nous nous concentrerons sur le dépassement de la subjectivité dans l’appréciation du beau et nous préciserons dans quelle mesure la conception objectiviste peut se déterminer comme une possibilité de partager une expérience esthétique.

Afin de montrer que l’expérience esthétique est imprescriptible, nous verrons, dans un second temps, que ce n’est pas par la seule considération de la beauté en soi, mais bien dans un certain rapport subjectif à l’œuvre que l’expérience esthétique peut se déterminer comme une possibilité de rendre commune une appréciation du beau.

                                                                                                                                                                    

L’expérience esthétique qui se distingue des autres expériences sensibles du monde, et semble s’appuyer sur une subjectivité dans l’appréciation du beau, implique, pour de nombreux théoriciens du XVIIe siècle, un dépassement du moi intime à partir duquel la beauté va pouvoir être saisie en tant que qualité propre de l’objet. Et de ce point de vue, il semble que c’est bien à partir d’une mise à distance de nos goûts propres et de l’évincement de la relativité de l’appréciation du beau que l’expérience esthétique va pouvoir être partagée. C’est en effet la considération objective du beau qui échappe à la seule prise en compte de la sensibilité du sujet, qui permet de rendre commune une expérience esthétique. En ce sens, il s’agit de se départir de nos habitudes, de nos premières impressions et de nos inclinaisons personnelles qui constituent notre seconde nature afin de se hisser à la hauteur de cette première nature à partir de laquelle la beauté pourra être appréciée par tous. Et, pour de nombreux théoriciens, la vérité qui est accessible par l’exercice de la raison, sera associée à la beauté. « Il faut donc, pour s’éloigner de la foule inconstante des opinions, se rapprocher de la lumière de la raison, qui est une, certaine et simple, et avec son aide rechercher l’idée vraie et authentique de la beauté ». (Pierre Nicole, La vraie beauté et son fantôme, p. 54-55). En ce sens, cette considération qui postule que ce qui est beau est nécessairement vrai, contribue à définir, à la faveur de l’usage partagé de la raison, un critère d’évaluation de l’objet rendant possible une détermination esthétique commune. C’est, depuis l’antiquité jusqu’à l’âge classique, la perspective dominante des philosophies qui arriment ainsi une définition objective du beau associé au vrai, au principe d’harmonie du cosmos. Il est « impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ». (Pascal, Pensées, S. II, pensée 72). De ce point de vue, les attributs de l’unité cosmique que sont l’ordre, la proportion et l’harmonie, font signe pour une consonance du monde à la faveur de laquelle les hommes peuvent être concernés par une expérience esthétique commune. C’est tout le sens de la considération des proportions dans l’esthétique classique qui est ainsi décrite : « La Renaissance fit fusionner, pourrions-nous dire, l’interprétation cosmologique des proportions, courante à l’époque hellénistique et au Moyen Age, avec la notion de Sym-métrie ». (Erwin Panofsky, L’œuvre d’art et ses significations, P. 85). Selon cette perspective, la mise à distance du moi qu’implique l’appréciation du beau associée à une conception objectiviste, peut, à la faveur de l’exercice d’une normativité de la doctrine artistique, rendre possible un accès partagé aux caractères objectifs de la beauté et ainsi à une expérience esthétique commune.

C’est bien la disproportion du moi, inhérent au second état, qui constitue, pour les Augustiniens de Port-Royal, une entrave à l’appréciation du beau. Or, il semble que, précisément, ce sont les productions esthétiques et artistiques pétries de vanité et ayant établi leur siège au sein de l’égocentrisme de l’homme, qui conduisent à une expérience esthétique imperméable à toute possibilité intersubjective. Comment, en effet, envisager que ce qui se réduit à la seule expression de notre goût propre puisse faire l’objet d’une expérience esthétique communicable ? Des choses « corrompues » peuvent trouver un agrément de goût pour une nature singulière de l’homme qui elle-même serait « faible ». Or, un homme doté d’une nature droite sera en mesure de juger un objet artistique et d’en apprécier la vraie beauté. En ce sens, il semble que le beau, pour être tel, doit à la fois convenir à notre nature, à la condition qu’elle soit droite, et à l’objet considéré. Et c’est cette conformité à une double convenance, en cela qu’elle est envisagée comme une condition de l’appréciation du beau par les théoriciens du XVIIe siècle, qui permet de s’extirper à la fois de la vanité subjective et de la représentation qui ne serait pas conforme à l’idée de la chose en tant que telle. « Il y a un certain modèle d’agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle qu’elle est, et la chose qui nous plaît ». (Pascal, Pensées, Section I, pensée 32, p. 36). L’expérience esthétique serait ainsi associée à une manifestation de la vérité qui impliquerait notre nature dans un rapport à l’essence de la chose. « Rien n’est plus beau que le vrai, le vrai seul est aimable, il doit régner partout, et même dans la fable ». (Nicolas Boileau, L’art poétique, Poème 9, Epître IX). Cette théorie classique est, de ce point de vue, l’héritière des perspectives esthétiques de l’antiquité pour lesquelles « On se plaît à la vue des images parce qu’on apprend en les regardant et on déduit ce que représente chaque chose ». (Aristote, Poétique, 1448 b, p. 82). Si la relation esthétique est une modalité de l’expérience du monde, elle semble communicable dans la mesure où elle est un révélateur du beau en cela qu’il doit convenir à l’idée de la chose. En ce sens, c’est la conception normative qui permet de rendre possible la détermination d’une expérience esthétique commune. Il faut que la chose comporte en tant que telle des caractères qui, en la désignant comme objectivement belle, contribuent à fonder une expérience esthétique communément admise. De ce point de vue, la prévalence de l’universel comme caractère objectif du beau semble de nature à dépasser la seule subjectivité qui implique une singularité du goût à la fois trompeuse et limitative, assise sur les inclinations personnelles, rendant par là même l’expérience esthétique difficilement communicable.

Cette considération du beau envisagée à la faveur d’un exercice de la raison visant l’atteinte de l’objectivité, qui est parfaitement représentative du classicisme et dominera la philosophie de l’art durant le XVIIe siècle, peut paraître entrer en écho avec la détermination d’une expérience esthétique communicable. Nous verrons cependant que si la doctrine esthétique du XVIIe siècle, qui privilégie une démarche intellectualiste dans sa conception objectiviste du beau, semble être associée à la considération d’une appréciation esthétique partagée, la beauté ne saurait se réduire à une qualité de l’objet mais relève aussi du sujet qui apprécie.

 

                                Dans ce second moment nous verrons dans quelle mesure le surgissement du sentiment comme sensus communis, fait signe pour une subjectivité universelle qui participe à l’expérience esthétique.

Quel est le rapport du sujet à l’expérience esthétique ? est la première réflexion qui semble s’imposer. Cette question est celle-là même que posent au XVIIIe siècle nombres de philosophes et de théoriciens de l’esthétique et de l’art. Le goût qui ne saurait être éprouvé d’une façon incorporelle et relève, en ce sens, des passions humaines, semble échapper à la conception normative de l’esthétique objectiviste pour laquelle le beau se réduit à une stricte qualité de l’objet. Or, ce « sentir » qui engage le sujet dans sa saisie du beau suppose une expérience esthétique individuelle qui est mobilisée par nos passions. Ainsi, pour Descartes, engagé dans une réhabilitation du sensible dans l’appréciation de la beauté, l’expérience esthétique ne saurait s’extirper de la dimension individuelle liée aux passions qui s’exercent sur le sujet. Et ce sujet qui est investi dans la contemplation du beau et exploite non plus la raison mais le sentiment dans l’appréciation de l’objet, s’élève, pour les théoriciens du XVIIIe siècle, à la dimension d’une subjectivité universelle. En effet, si désormais le beau n’est autre que le contenu de l’appréciation subjective, le sensus communis comme faculté d’éprouver du sentiment en commun, permet d’échapper au relativisme et implique une « partageabilité » du jugement esthétique. Cette considération nouvelle du beau trouve « dans l’appréciation esthétique ce que Kant qualifie de prétention légitime à l’universalité, c’est-à-dire à l’unanimité des jugements de goût ». (Gérard Genette, L’œuvre de l’art, p. 502). C’est en ce sens que ce moi qui se dépasse lui-même vers une subjectivité universelle, accomplit, à la faveur du sentiment, une expérience esthétique communicable. Le privilège désormais accordé au sujet qui apprécie la beauté tout en se tenant à distance de lui-même, est de nature à créer une attention dépragmatisée à l’objet esthétique, ce qui fait référence non pas à un type d’objet mais à un certain type de relation aux choses. Il semble que l’expérience esthétique, loin de se caractériser par la définition de propriétés objectales ajoutées à la banalité des objets du monde sensible, se détermine par « des propriétés relationnelles qui surviennent sur les propriétés des objets ». (Jean-Marie Schaeffer, L’expérience esthétique, p. 43). C’est ce jugement esthétique « désintéressé » qui congédie les strictes propriétés objectives du beau et envisage un certain type de relation aux choses, qui est de nature universelle et implique ainsi un jugement partagé. Ce jugement esthétique est « désintéressé, au sens particulier que Kant donne à ce terme, c’est-à-dire de n’être pas fondé sur un intérêt porté à l’existence effective de l’objet considéré, pour cette raison simple qu’il ne porte que sur sa Beschaffenheit ». (Gérard Genette, L’œuvre d’art, p. 499). Aussi, cette dimension universelle du jugement esthétique à la faveur de laquelle on ne juge pas seulement pour soi mais bien pour tout le monde, envisage la beauté comme s’il s’agissait d’une propriété des choses. En ce sens, l’insertion dans la subjectivité de la qualité universelle du jugement esthétique qui permet de considérer le beau comme quasi objectif, et, à ce titre, comme relevant d’une normativité, est de nature à postuler une communauté de sentiment entre tous les hommes. Et de ce point de vue, il semble que l’expérience esthétique qui s’appuie à la fois sur une subjectivité radicale et sur un sens commun esthétique – un sensus communis -, est communicable.

Si le surgissement, au XVIIIe siècle, du sentiment comme sens commun esthétique fait signe pour une subjectivité universelle qui participe à l’expérience esthétique, l’affirmation d’un goût commun déterminé par l’affectivité des hommes va se révéler. Aussi, c’est le sentiment primitif qui relie originairement et universellement les hommes qui peuvent ainsi trouver dans la relation esthétique ce qui transcende leurs habitudes et ce qui fonde leur commune appartenance à la nature humaine. « Tous les hommes gardent des causes naturelles et primitives de leur plaisir une mémoire qui leur permet de rapporter à ce modèle tout ce qui s’offre à leurs sens, et de régler sur eux leurs sentiments et leurs opinions ». (Burke, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, p. 69). Si la question de la détermination de l’accès au sensus communis est posée, la nature humaine demeure dotée d’une sensibilité universelle et d’une concordance des sentiments, ce qui permet aux diverses qualités de la beauté d’être appréciées par tous. Or, si la beauté ne se trouve pas dans l’objet mais dans l’esprit de l’individu, et si l’expérience sensible et affective est requise pour apprécier le beau et révèle en ce sens une relativité du goût, c’est la raison qui constitue l’organe à l’origine du mécanisme de jugement esthétique et qui prépare une bonne réception. « La raison, si elle ne constitue par une partie essentielle du goût, est du moins requise dans les opérations de cette dernière faculté ». (Hume, De la norme du goût, p. 139).

Plus fondamentalement, ce qui est en question c’est la considération d’une norme universelle du goût. Et de ce point de vue, la sensibilité semble, à la faveur de l’influence prépondérante de l’empirisme au XVIIIe siècle, être au cœur de l’expérience du monde et de l’expérience esthétique. Ce sont bien nos ressources naturelles, qui nous inclinent à sentir en commun, qui semblent constitutives de l’idéal universaliste des Lumières.

 

Dans notre développement, nous avons essayé de montrer que l’expérience esthétique envisagée en tant qu’expérience de l’œuvre comme contenu de vérité (Erfahrung), et comme agent de vécus subjectifs agréables (Erlebnis), peut, dans les deux cas, se déterminer comme une possibilité de rendre commune une appréciation du beau.

Si nous admettons que la « partageabilité » de l’expérience esthétique peut se réaliser dans un dépassement du moi intime à partir duquel la beauté va pouvoir être saisie en tant que qualité propre de l’objet ainsi que dans le surgissement du sentiment comme sensus communis, faisant signe pour une subjectivité universelle, il semble que, pour se déterminer – et pour se partager - le jugement esthétique doit pouvoir s’exercer indépendamment d’une stricte prescription normative du beau. Et c’est certainement à la faveur du jugement esthétique qui échappe à la mise en conformité avec certaines normes, que l’expérience de l’œuvre peut se produire dans un accord esthétique. Cette considération du rapport à la beauté des choses, que nous sentons comme telle, consubstantielle à l’assentiment universel, peut alors faire signe pour une relation attentionnelle qui engage une intersubjectivité.

 

 

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