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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 09:09

 

  1. La dualité agonistique de l’apollinien et du dionysiaque

Nous avons relevé au cours de notre réflexion que la question de l’individuation dans la philosophie de Nietzsche se présentait sous une double forme : à la fois celle d’une notion dont il est difficile de cerner les limites ; et celle d’une question qui précisément envisage un rapport à des limites. Notre développement a montré, en l’occurrence, que l’individuation comme apparence phénoménale qui est ce dans quoi s’exprime l’être originaire dionysiaque, n’est précisément pas elle-même distincte de la figure de Dionysos. Dans le cours de notre progression, nous avons également envisagé le principe d’individuation en tant que mesure éthique et esthétique, comme étalon du rapport à la connaissance de soi. L’individuation serait donc ce principe qui est, à la fois, un phénomène distinct de la volonté et dans lequel la volonté s’exprime et la mesure en vertu de laquelle l’homme est appelé à connaître les limites de son individuation et à les éprouver à la faveur de l’exploration de la distance à soi.

La problématique de l’apollinien et du dionysiaque qui révèle, dans l’écriture de l’œuvre de La Naissance de la tragédie l’aspect fondamental qui est celui de la dimension esthétique dans le rapport à toutes les valeurs, montre que Nietzsche accorde à l’art le statut par lequel s’exprime le sens tragique de l’existence. La dualité représentée par la figure apollinienne de la création d’images, de la mesure et par la figure dionysiaque de « l’art non imagé qu’est la musique130 », de la démesure, détermine, dans la pensée nietzschéenne, la source même de l’art de la tragédie attique. Le fondement sur lequel s’édifie l’accomplissement le plus élevé du monde grec et à partir duquel se fonde l’art en général, est ainsi celui de la conjonction de l’esprit apollinien et de l’esprit dionysiaque. Nietzsche

 

130 NT, § 1, p. 101.

 

décrit comme suit la façon dont les deux divinités de l’art engendrent la tragédie en s’opposant :

 

C’est à leurs deux divinités de l’art, Apollon et Dionysos, que nous devons de savoir qu’il existait dans le monde grec une prodigieuse opposition, quant à leur origine et à leurs fins, entre l’art du créateur d’images, l’art apollinien, et l’art non imagé qu’est la musique, l’art de Dionysos : ces deux pulsions si différentes vont côte à côte, le plus souvent ouvertement en conflit, s’incitant mutuellement à engendrer des naissances toujours nouvelles et plus fortes, pour que se perpétue en elles le combat de ces opposés, que le commun terme d’ « art » ne réconcilie qu’en apparence.131

 

En substance, Nietzsche révèle la nature de cette opposition créatrice entre l’apollinien et le dionysiaque que la tragédie porte en elle dès l’origine et qui trouve son sens en vertu de cette dualité féconde appelée à donner perpétuellement de nouvelles naissances artistiques et pulsionnelles. La tragédie est le fruit de la tension des contraires, de l’opposition entre l’apollinien et le dionysiaque. Comment ne pas percevoir, à nouveau, ici, l’influence d’Héraclite dans cet incipit de La Naissance de la tragédie ? Nous savons que Nietzsche partage avec le philosophe d’Ephèse la théorie de l’unité des contraires et la considération du flux éternel du devenir contre toute idée de fixité de l’être. Or, dans ce passage, Nietzsche nous précise bien que la tragédie vient au jour en vertu du combat que se livrent Apollon et Dionysos. Chacune des deux figures divines ne saurait, à l’exclusion de son opposé, engendrer la tragédie. Il faut que l’apollinien et le dionysiaque s’unissent dans leur opposition afin que soit possible la naissance de la tragédie. La réflexion sur l’origine de la tragédie qu’effectue Nietzsche a pour conséquence la mise en exergue d’un problème fondamental qu’il convient maintenant d’analyser. Ce problème est celui de l’opposition des contraires132 qui est envisagée tout à la fois comme étant à l’origine de la tragédie et en même temps comme ce qui désigne l’inscription du tragique dans le devenir. Dans cette perspective, loin de dériver d’un principe unique ou d’une

131 NT, § 1, p. 101.

132 HERACLITE, Fragments, DK B 80, Celse dans Origène, Contre Celse, VI, 42, Traduction Marcel Conche, PUF, 2017, FR. 128, p. 439 : « De la lutte des contraires, comprise comme joute, provient toute génération. La notion de joute signifie que les contraires ne s’anéantissent pas mutuellement, mais, au sein de leur opposition se respectant comme des athlètes, s’accordent pour créer. L’accouplement du mâle et de la femelle est fécond si chacun laisse son opposé être lui-même, dans une égalité qui maintient les différences ».

 

fixité d’essence, la dualité de l’apollinien et du dionysiaque est une lutte de contraires et une détermination du multiple associée à l’unité du tragique. A la faveur d’une résistance au seul principe d’identité, les deux figures divines de l’art qui déterminent leur conflit au moyen de leurs actions contraires, s’accordent en fondant les deux extrémités du tout tragique. Le dualisme qu’évoque Nietzsche ne renvoie donc pas à une opposition entre Apollon et Dionysos qui exclurait leur accord, pas plus qu’il n’implique un accord qui exclurait leur opposition. Pour le dire en terme héraclitéen « ce qui s’oppose à soi-même s’accorde avec soi : ajustement par actions de sens contraires, comme de l’arc et de la lyre133 ». Le multiple (envisagé comme tel à partir de deux) ne consiste pas, pour Héraclite, en une déperdition de l’« Un » mais il est au contraire, une condition de l’harmonie universelle. En ce sens, c’est l’ « Un » qui est le multiple. Ce qui est différent de soi s’accorde avec soi. Et c’est cette irréductibilité des deux termes contraires de la tension qui désigne en même temps leur unité. Telle est la conception que se fait Héraclite du monde lui-même : une lutte de contraires qui, en s’exprimant perpétuellement, est à la fois une et féconde. Peut-être cette idée que se fait Nietzsche de l’origine de la tragédie, en vertu du conflit tragique entre l’apollinien et le dionysiaque, doit-elle être comprise à partir du fragment d’Héraclite  selon lequel « la guerre est le père de toutes choses, de toutes le roi134 ». En ce sens, interroger la conception héraclitéenne est nécessaire pour comprendre que le concept de la nécessaire tension des contraires est associé à un mouvement perpétuel d’unification et de fécondité. Or, dans ce passage, Nietzsche nous précise que le conflit [polémos : la guerre] qui oppose les deux divinités de l’art et est de nature à « engendrer des naissances toujours nouvelles et plus fortes », est appelé à se perpétuer et trouve dans l’art ce qui est commun. C’est bien ainsi que se présente l’origine de la tragédie. L’indissociation de la caractéristique des contraires et de l’unitaire des deux figures divines cofondatrices de la tragédie attique, constitue un aspect déterminant dans la compréhension de cette première œuvre nietzschéenne. Il faut noter ici que la distinction réalisée avec insistance par Nietzsche tout au long de La Naissance de la tragédie, entre les formes d’art respectives d’Apollon et de

133 HERACLITE, Fragments, DK B 51, Réfutations de toutes les hérésies, Traduction Marcel Conche, PUF, 2017, FR. 125, p. 425.

134 HERACLITE, Fragments, DK B 53, Hippolyte, Réfutations de toutes les hérésies, IX, 9, 4, Traduction Marcel Conche, PUF, 2017, FR. 129, p. 441.

 

Dionysos, est inséparable de la considération unitaire de l’art tragique que les deux divinités engendrent. Faisant l’analyse de la notion des « deux mondes de l’art », Mathieu Kessler considère que « dans la plupart des cas, seul l’art total est donc possible, dans la mesure où le pur dionysisme de la musique et le pur apollinisme des arts plastiques et de la poésie épique sont respectivement ou mortifères ou frivoles135 ». Les « deux mondes de l’art » sont donc conçus d’abord et avant tout comme ces deux formes artistiques qui permettent l’existence  d’une seule « œuvre d’art à la fois dionysiaque et apollinienne, la tragédie attique136 ». Les deux divinités de l’art ne peuvent être considérées qu’en un, qu’au titre de leur fonction unificatrice de la tragédie137. La description faite par Nietzsche de leur dimension, qui ne sera jamais envisagée comme intrinsèque, n’excède pas ce qui dans l’art apollinien et dans l’art dionysiaque ne peut qu’être « utilisé respectivement l’un pour l’autre138 ». De ce point de vue, la considération d’une figure divine de l’art à l’exclusion de l’autre ou qui serait prééminente par rapport à l’autre, pour expliquer l’origine de la tragédie, n’aurait aucun sens esthétique et philosophique. En ce sens, l’expression des contraires ne doit pas devenir contradictoire139. Si contradiction il y a elle est celle qui concerne « l’éternelle contradiction du père des choses140». Faisant l’analyse du dualisme des deux figures divines de l’art, Gilles Deleuze perçoit que « Dionysos et Apollon ne s’opposent [donc] pas comme les termes d’une contradiction, mais plutôt comme deux façons antithétiques de la résoudre141 ». L’art tragique nous révèle l’unité ultime du monde à la faveur du conflit au cœur duquel les figures d’apollon et de Dionysos nous permettent d’emprunter une voie de déchiffrement de l’être. Cette unité qui est tension des contraires est une nécessité qui réside dans la tragédie ainsi qu’en l’homme même. Tel est le sens de l’évocation par Philippe Granarolo de ce partage qui, dans l’individu, s’effectue entre la créature et le créateur :

135 Cf. Mathieu KESSLER, L’esthétique de Nietzsche, § III Les « Deux mondes de l’art », PUF, 1998, p. 81.

136 NT, § 1, p. 101.

137 ASTOR (Dorian), Nietzsche, la détresse du présent, Gallimard, Folio essais, 2014, p. 44 : « La Naissance de la tragédie revient sans cesse sur l’unité comme marque essentielle de la culture ».

138 Cf. Mathieu KESSLER, L’esthétique de Nietzsche, Chapitre III Les « Deux mondes de l’art », PUF, 1998, p. 82.

139 HERACLITE, Fragments, DK B 50, Hippolyte, Réfutations de toutes les hérésies, IX, 9, 1, Traduction Marcel Conche, PUF, 2017, FR. 1, p. 27 : « L’unité des contraires n’est jamais l’unité des contradictoires, car ceux-ci sont, comme tels, exclusifs de l’unité ».

140 NT, § 4, p. 116.

141 DELEUZE (Gilles), Nietzsche et la philosophie, PUF, 2016, § 5 Le problème de la tragédie, p. 18.

A la fois créature et créateur, l’homme ne le sera que pour autant qu’il demeurera la double incarnation d’Apollon et de Dionysos, que dans la mesure où il n’aura pas tué en lui la source des créations auxquelles pourrait donner forme le principe apollinien qui l’habite.142

 

L’apollinien et le dionysiaque s’unissent en l’homme comme ils s’unissent dans la tragédie. Le conflit entre Apollon et Dionysos ne doit pas connaître de vainqueur.

Que ce soit au niveau de l’individu ou plus largement de la tragédie, c’est bien ce  processus de lutte des deux divinités, des deux pulsions entre elles que nous retrouvons en jeu. D’où la nécessité de penser la tension des contraires à partir du « lieu » de la joute, à partir de la dimension en vertu de laquelle le conflit entre l’apollinien et le dionysiaque s’effectue. En ce sens, il convient de remarquer la nature d’un rapport agonistique envisagé par Nietzsche et selon lequel « nous avons [alors] un aperçu de l’essence du dionysiaque143 » dans la mesure où, au préalable, s’accomplit la rupture du principium individuationis. L’accès de l’homme au dionysiaque implique donc que dans la tension des contraires à la faveur de laquelle s’expriment conflictuellement les deux divinités de l’art, la dimension sur laquelle s’exerce la rupture soit celle du principe d’individuation. Ce dernier constitue la dimension à partir de laquelle l’opposition unitaire entre la pulsion apollinienne et la pulsion dionysiaque se réalise. De ce point de vue, il faut donner raison à l’analyse de Dorian Astor lorsqu’en évoquant les caractéristiques apolliniennes des préceptes delphiques, il décrit l’acte de rupture accompli par Dionysos sur le principium individuationis :

 

Elle exige la connaissance de sa propre individuation, et du principe même de l’individuation. Par une inextricable complémentarité, c’est Dionysos qui, dans le déchirement fulgurant du voile de Mâyâ, révèle l’individuation comme apparence et illusion et permet d’accéder au monde comme volonté.144

 

La conjonction des principes apollinien et dionysiaque est attestée par l’indéfectible complémentarité des fonctions respectives des deux figures divines. Or, la connaissance des limites et la rupture des limites s’exercent dans un rapport au principe d’individuation qui constitue ainsi le point de tension de ces contraires qui, en s’opposant, génèrent une connaissance tragique. Hors de ce

142 GRANAROLO (Philippe), L’individu éternel, Vrin, 1993, § 1 La vision du retour éternel, p. 66.

143 NT, § 1, p. 105.

144 ASTOR (Dorian), Nietzsche, la détresse du présent, Gallimard, Folio essais, 2014, p. 40.

 

nœud inextricable de la tragédie en vertu duquel Apollon et Dionysos s’opposent contrairement dans l’unité, le genre tragique connaît une asthénie qui s’exerce précisément en vertu d’une dissociation de l’apollinien et du dionysiaque145. En outre, si le déclin de la tragédie est manifestement lié à l’acte qui consiste à dissocier les deux figures apollinienne et dionysiaque, ce qui génère l’œuvre tragique implique de  les associer et relève de leur opposition à la fois agonistique et unitaire qui trouve, dans le principium individuationis, la dimension d’une rupture et d’une réconciliation.

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